Caligraphies
- hubert landier
- 19 juil.
- 5 min de lecture
Merci Mariana, voilà un sujet simple et compliqué tout à la fois. Grave, ou comme disait ma plus jeune fille quand elle était petite, « c’est pas grave ».
Moi ou pas moi, soi ou pas soi, vrai ou faux ? Avant l’État, la communauté se connaît elle-même, chacun connaît chacun dans le village traditionnel, pas besoin de papiers d’identité, ce n’est pas nécessaire. Avec la séparation de l’État et du corps de la société, l’État doit connaître ses administrés. On voit apparaître les premiers papiers d’identité, après les premières traces enregistrées par les registres paroissiaux.
La vérité est dans le papier qui résume en quelques critères (date de naissance, grandeur, couleur des... autrefois il y avait la couleur des yeux, etc., en quelques critères… la photo surtout), qui résument la personne. On a l’impression qu’on peut en faire le tour, mais en réalité, l’identité c’est tout le contraire de ça, c’est très compliqué.
Ou comme dit l’autre, « la différence ne naît pas de l’absence, mais de la présence d’une identité propre ». Ça y est, nous voilà retombés dans l’identique. Et l’obsession de la réalité du soi, confirmée par la carte d’identité : qui êtes-vous ?, imposée par l’Etat. Ah oui, mais il n’y en a pas aux Etats-Unis.
Revenons donc à la communauté : pas besoin de papiers d’identité, on sait qui est dans la communauté, la communauté sait qui elle est et qui est qui, chacun connaît chacun, toute pensée est celle de l’autre. Et si on est baptisé, encore mieux !
Mais pas de chance : on a oublié qu’on est soi, quelque chose de différent. Retrouvons alors nos chers philosophes, détenteurs de la vérité : pour eux Platon, Aristote & Cie, il n’y a pas de pensée qui soit immergée dans le soi, le soi-même, et donc pas de « moi » stable, identique à lui-même, définissant notre intériorité.
Fuyons alors dans la physique quantique, puisque le physicien Heinz Pagels nous dit que dans l’Univers quantique « la différence ne naît pas de l’absence, mais de la présence d’une identité propre ». Ce serait un reflet de la diversité humaine, faite d’individus singuliers, de singletons. Et le même gars nous dit que, après tout, « Ce que l'individu perçoit comme une liberté n'est rien de plus qu'une nécessité du point de vue collectif. » Et voilà, on retombe dans la communauté, le commun, les communs. Il faut préserver nos neurones car elles sont les ressources de la connaissance, partagées par la communauté, le logiciel de tous.
Retournons donc aux particules, dont nous sommes faits. Ah oui, mais une particule est indéfinissable, virtuelle puisqu’elle apparaît et disparaît, et pourtant n’est pas vide au sens habituel du néant. Mais non : la physique dit que la matière suppose l’existence d’une antimatière. Oui, mais celle-ci aurait disparu, et serait donc tombée dans le vide ou le néant. Ça tombe bien, parce que Hegel disait que « l'être et le néant sont la même chose », puisque ce sont deux concepts, donc des formes linguistiques de même nature, ce qui lui fait dire que le néant est inhérent à la réalité, puisque c’est un concept.
Reste le vide, qui finalement est une réalité puisque la physique nous dit que le vide n’est pas vide (comme l’idée d’ « espace pur »), car il contient toujours de l’énergie. Ouf ! Nous voilà sauvés !
Reste la réalité, elle aussi inaccessible : même les physiciens ont abandonné l’idée de jamais la définir ou la décrire. On en revient à Wittgenstein, qui pense que le réel est irréductible au langage : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». Après tout, Confucius disait bien que « Le Ciel ne parle pas ». Taisons-non donc. Sans doute une bonne solution, puisque les astrophysiciens montrent qu’à un certain stade certains termes perdent toute signification, comme les notions minimales de temps et d’espace, ou tout bêtement l’origine ou la limite de l’univers, ce qui n’a aucun sens, sinon qu’il existe un espace minimal et une densité énergétique maximale, et l’inverse.
Par contre, le vide va nous plaire, puisqu’il n’existe pas et est toujours rempli d’énergie, et contient des particules virtuelles qui ne se manifestent pas si elles n’ont pas assez d’énergie. Mais si elles surgissent, elles nous plairont plus encore, car elles sont accompagnées de leurs sœurs jumelles, de masse identique (encore l’identité) mais de charge opposée. Mais elles doivent y retourner, tant mieux, puisque l’identité s’annihile.
Portée au niveau de l’univers, cette énergie se caractérise par une température constante, du soi-disant début, le seul moment détectable, aux soi-disant confins. Sans limite ni illimite, sachant que l’univers visible n’est qu’une infirme partie de celui que nous imaginons sans pouvoir l’imaginer. Dans parler des multivers, puisqu'il n'y en a qu'un, dit-on.
En fin de compte, dans quelle réalité vivons-nous, si ce terme a encore un sens ? En effet, les particules de base (protons et neutrons) sont elles-mêmes formées par associations de quarks et de gluons, particules élémentaires sans structure connue, sans origine identifiée par les physiciens, ce qui floute toute origine éventuelle de toute matière, comme toute origine ou toute fin de l’univers - notre obsession occidentale, car la cosmologie chinoise ne pose ni origine, ni fin. Et donc, c’est la « réalité » première qui disparaît dans le flou.
Qu’est-ce à dire ? Allons voir chez les Indiens, qui s’interrogeaient différemment sur les limites de la connaissance, les rapports entre pensée et réalité, réalité ou idéalité du monde vécu, « identité » personnelle, etc. Si l’on met de côté la conception brahmanique, qui associe fortement langage et réalité, on retrouve Saussure, qui reprend l’idée bouddhique qui nie la réalité du moi, « fait de pièces et de morceaux », qui considère que mots et concepts sont des constructions mentales qui ne correspondent à aucune réalité extérieure. Pour les auteurs bouddhiques, le monde est inconsistant, irréel. Une forme d’idéalisme si l’on veut, mais qui n’est pas non plus du subjectivisme, sauf à affirmer la réalité absolue du sujet, ce qui n’est pas le cas. On retombe d’une certaine façon, avec Nâgârjuna parmi d’autres, dans une forme de vide, de vacuité qui fonde la réalité. Différente de celle de la physique quantique, car la vacuité est une pratique du non-attachement, de la mise à distance, sachant que le réel ou la vérité sont imperceptibles, ce qui veut dire que tout échappe à la compréhension (c’est la philo de la Voie du milieu). Autrement nommée loi de la « production conditionnée », qui exclut tout substantialisme. Ou encore, ni être ni non-être, l'idée d'une durée permanente ou d'une substance des choses n’étant que métaphysique. Les choses n’existent pas pour elles-mêmes, leur permanence est introuvable et sont dépendantes l'une de l'autre. Ce qui ramène à la physique quantique, où la particule est captée en tant qu’onde ou noyau, mouvement ou situation, selon l’instrument qui la capte, ce qui en fait non pas la science de la nature, mais la science des théories de la nature, qui reflètent plus ou moins nos modes de perception. Pas d’atomisme, car il n'y a pas d'atomes ou d’objets quantiques indépendants, comme le disait Niels Bohr, en désaccord avec Einstein, en parlant de complémentarité entre les images de noyau/état et d'onde, qui décrivent les phénomènes physiques en fonction d’une corrélation avec l'instrument de mesure. Dans les deux cas, bouddhique et physique, l’idée d’un réel fondamental et substantiel s’envole dans la métaphysique.
Reste donc la musique, écoutons la musique des sphères …
Paul GHILS
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