Trouvailles
et découvertes
En vrac, mes lectures, mes réflexions, faisant suite à mon dernier livre, DEMAIN, et telles qu’elles feront peut-être l’objet du prochain…

Lecture
Sébatien ABAD et Deborah NOURRIT
Qu’est-ce que la « médecine de la complexité »
Bulletin de l’UNESCO, Chaire complexité, n°24, décembre 2025.
Un texte sur la médecine écrit par un médecin pourrait être ennuyeux ou incompréhensible pour le profane. Le texte du Dr. Sébastien Abad publié dans le bulletin de l’UNESCO (n°25, Décembre 2025) sous le titre « Qu’est-ce que la médecine de la complexité », ne l’est pas. C’est qu’il va bien au-delà de ce que suggère son titre.
Ce qu’il nous dit d’abord, c’est que le médecin, face à son patient, ne doit pas se placer dans la posture du mécanicien le nez plongé dans un moteur. Le patient ne doit pas être considéré comme un cas, c’est-à-dire comme un objet. Celui ou celle qui se trouve devant lui est un sujet humain. Ce n’est pas seulement un organisme, c’est un être vivant plongé dans un environnement, qui vit au milieu de ses semblables.
Ce qu’il nous dit ensuite, c’est que le rapport du médecin à son patient n’est pas celui d’un « praticien » qui ausculte un organisme, c’est-à-dire un objet, pour en tirer une conclusion « objective » sous forme de diagnostic ouvrant sur une réparation de l’organe détérioré ou endommagé. Non. Il s’agit d’abord d’une relation entre deux « moi » qui vont interagir dans un espace commun qu’ils créent ensemble et qui les fait, ensuite seulement, advenir tels qu’ils sont l’un par rapport à l’autre.
La création de cet espace commun est pleine d’incertitudes. Le médecin, à partir du savoir qui est le sien, modifie le regard que son patient porte sur lui-même ; mais le patient, par sa présence, questionne le médecin lui-même sur ce qu’il a à dire à partir de ce qu’il croyait déjà savoir. La rencontre médicale est donc de l’ordre de la médiation entre « je » et « il », entre « moi » et un autre « moi ».
La médecine de la complexité qu’évoque le Dr. Abad n’a donc rien à voir avec la consultation expédiée en dix minutes chrono par un médecin qui ne reverra jamais son patient et qui se contente de « diagnostiquer » quelque chose d’anormal dans son organisme, et un patient qui ne voit du médecin qu’un technicien équipé d’appareillages auxquels il ne comprend rien et dont on ne cherche pas à lui expliquer les résultats tels qu’ils s’inscrivent sur un écran.
Cette médecine-là répond peut-être au cahier des charges d’une agence de santé, mais ce n’est pas une pratique telle qu’elle est prescrite par le Serment d’Hippocrate.Cette médecine de la complexité et de l’incertitude telle qu’elle se fonde sur la rencontre entre deux humains représente donc un choix philosophique et c’est ce choix que cherche à expliciter le Docteur Abad. Il s’agit d’un choix humaniste et il est d’une importance décisive face à des pratiques administratives qui tendent à réduire la personne à un objet assorti d’un numéro de Sécurité sociale. Il cherche à restaurer de qu’était la relation traditionnelle du médecin et du patient : un malade qui se rend librement chez le praticien de son choix, en lequel il investit sa confiance, et un médecin qui reçoit sa demande et qui va s’efforcer d’y répondre, à la mesure de son savoir et de ses capacités, et d’honorer ainsi la confiance dont il est investi.
Dimanche 9 août


Le Monde et la Terre
Une lecture du livre de Dispesh Chacrabarty, Après le changement climatique, penser l’histoire, tr. fr. Gallimard, 2022, 398 pages.
Le livre de Dispesh Chacrabarty, professeur indien établi à Chicago, est de ceux qui ne laissent pas indifférent. Le propos en est le suivant : l’histoire de l’Humanité, ou des Humanités, si l’on tient compte de sa diversité, a été écrite, jusqu’à présent, sur un fond fixe qui était constitué par son support terrestre. Il se trouve que ce support a cessé d’être fixe et qu’il réagit à l’agir humain de telle sorte que l’avenir de l’espèce humaine se trouve aujourd’hui compromis. C’est donc la matière même de l’histoire, en tant que discipline, qui demande à être reconsidérée. Et cette relecture conduit au questionnement suivant : comment se fait-il que l’Humanité, en tant que réalité politique, ne réagisse pas davantage à un constat pourtant solidement établi sur le plan scientifique ?
Pour répondre à cette question, l’auteur distingue deux ordres de la réalité : il y a le Monde, lieu de la globalisation, dans lequel nous menons notre vie de tous les jours, dans la continuité d’un certain devenir historique anthropocentré, aujourd’hui largement fondé sur l’économie capitaliste ; et il y a la Planète, qui vit sa vie propre et qui a sa propre histoire et pour laquelle la présence de l’Humanité ne représentait jusqu’à il y a peu encore qu’une dimension parmi d’autres. La « mondialisation » contemporaine intervient dans le cours de l’histoire de l’Humanité ; mais il se trouve que ses conséquences, notamment climatiques, affectent désormais la Planète elle-même. C’est ainsi que l’on en est venu à affirmer qu’il y a eu passage de l’holocène et de sa longue stabilité climatique à l’anthropocène (ou « capitalocène », ainsi que s’expriment certains auteurs) et aux dérèglements issus de l’activité humaine.
Il y a donc interférence entre deux temporalités différentes ; le temps de l’histoire humaine se mesure en millénaires, au plus en quelques dizaines de millénaires ; le temps de la planète se mesure, lui, en millions d’années. Le temps court de l’Humanité a des conséquences sur le temps long de la Planète. Il importerait donc de considérer l’action humaine sur ce temps long, mais l’Humanité en est bien incapable dans la mesure où il est incommensurable par rapport à son entendement. Il en résulte que l’action politique, dont l’horizon n’excède jamais quelques années, est incapable de le prendre en compte.
A cela s’ajoute un problème interne à l’Humanité. L’auteur, dont les premiers travaux ont porté sur la décolonisation, ceci dans une optique marxiste, souligne à juste titre que l’Humanité n’est pas homogène. Les pays européens ont investi l’ensemble du globe et y ont imposé leur vision du monde. Les pays ainsi colonisés ont depuis lors accédé à leur indépendance, espérant ainsi « rattraper » les pays occidentaux. Il s’agit moins pour eux de revenir à leurs traditions d’origine que d’accéder aux avantages que leur laisse espérer le « développement économique ». Et même si la capacité de la Planète ne le permet pas, ils considèrent qu’il n’y a aucune raison pour qu’ils soient privés des avantages du « progrès » venu de l’Occident et que leur rôle soit limité à en subir les conséquences désastreuses. Sauver la planète, agir pour le climat, oui, mais que la charge en revienne d’abord à ceux qui sont à l’origine du désastre.
La démonstration du Pr. Chakrabarty est parfaitement rigoureuse et se fonde sur les meilleures sources, notamment sur une lecture attentive de Bruno Latour. Elle rejoint les préoccupations que j’ai moi-même tenté d’exprimer dans mes deux derniers livres, dont celui à paraître prochainement sous le titre Demain. Cette lecture m’aura beaucoup appris, notamment sur le plan méthodologique. Et pourtant, je ne saurais adhérer totalement à sa problématique. Il me semble en effet que l’auteur, tout en critiquant la mondialisation en raison de ses effets délétères sur la Planète, reste largement prisonnier d’une vision du monde qui est celle qui résulte de l’emprise occidentale sur la Planète. Quand il évoque le cas de l’Inde, son pays d’origine, c’est pour évoquer sa modernisation, avec Nehru, plus que pour évoquer ce que pourrait être un retour à ses principes civilisationnels d’origine, comme l’espérait Gandhi.
Mais ce n’est pas tout. A la vision du monde occidentale, Chakrabarty empreinte la démarche scientifique, et il entend s’y tenir très strictement. Mais ce qu’il néglige ainsi, c’est qu’il peut y avoir d’autres façons de comprendre le monde que celle qui nous vient de Roger Bacon, de Galilée et de Newton. Il n’accorde qu’une attention distraite aux « humanités » et à la poésie, restant ainsi involontairement prisonnier d’une vision du monde occidentale qui est celle, précisément qui a conduit la Planète à l’état où elle se trouve aujourd’hui.
Et donc, tout en rendant hommage à Dipesh Chakrabarty pour avoir si bien distingué le temps du Monde et le temps de la Planète ainsi que les conséquences qui résultent de leur interférence contemporaine, il me semble qu’il importe de souligner ses limites. Il a incontestablement raison de faire intervenir la dimension politique de la question. En revanche, il me semble regrettable qu’il n’ait pas su équilibrer son recours à la démarche scientifique en se tournant vers d’autres dimensions de l’Être, quel que soit le nom qu’on leur donne – savoirs traditionnels, poésie ou spiritualité. C’est peut-être en effet à partir de ces autres démarches qu’il aurait été possible de déconstruire le cercle vicieux dans lequel s’est enfermée cette partie de l’Humanité qui impose son pouvoir au Monde, avec les effets que l’on sait sur la Planète.
Malgré ces réserves, un excellent livre, truffé de références à de nombreux auteurs, qu’il s’agisse de philosophes (Carl Schmitt, Hannah Arendt, Isabelle Stengers, Jacques Derrida, Martin Heidegger, Hans Jonas, Karl Jaspers, Jacques Lacan) ou de chercheurs qui se sont intéressés aux rapports entre l’humain et la planète (Clive Hamilton, Donna Haraway, James Lovelock, Jean-Baptiste Fressoz, entre autres), sans compter Rabindranath Tagore, et qui ouvre sur des réflexions fondamentales…
Hubert Landier


Créer son propre libre arbitre en explorant le monde
Le libre arbitre existe-t-il ou non ? Question longuement débattue par la philosophie occidentale. Le piège, bien entendu, serait de répondre de façon binaire, par oui ou par non. La réponse ferait alors appel à une explication qui serait soit de l’ordre de l’objectivité, et donc de la science positiviste, soit de l’ordre de la subjectivité, et donc de l’idéalisme.
Un biologiste contemporain dont j’ai oublié le nom explique que le déterminisme est une réalité du plus petit niveau de la physique aux plus hauts sommets de l’esprit, en passant par la neurobiologie. Laplace revu et corrigé. Je veux bien le croire, mais qu’est-ce que le déterminisme au niveau de la particule quantique ? Même problème au niveau neurobiologique : la couleur est-elle un effet de ce que sont les choses, là, devant mon œil, ou une idée que je m’en fais, indépendamment de ce qu’elles sont en soi ? Le philosophe Claude Romano y a récemment consacré un ouvrage (De la couleur, Gallimard, 2020), opposant « objectivité » et « subjectivité » de la couleur. Il échappe au dualisme en évoquant une approche « écologique » : la couleur venue des objets qui l’entourent constitue un signal utile à la vie de l’animal. L’environnement et l’animal ne sont qu’une seule et même entité, et elle est indissociable.
Pour revenir au libre arbitre, je suis tenté de laisser là la philosophie analytique et de me tourner vers la phénoménologie. Suis-je, tel que je suis aujourd’hui, le produit des déterminismes que j’ai dû subir depuis l’enfance ? Je suis tenté de répondre qu’il n’en est rien - ou alors ma vie n’a aucun sens. Bien sûr, j’ai été influencé par mon entourage, j’ai suivi aveuglément des préceptes qui m’étaient imposés comme autant d’évidences et j’ai été immergé dans un bain culturel dont je ne me suis que partiellement échappé. J’ai réussi, avec effort, à me débarrasser de certains de ces préjugés, mais il m’en reste certainement un grand nombre, dont j’ai ou je n’ai pas conscience. Encore y aurai-je été aidé par ce que certains de mes proches appelaient mon « esprit de contradiction ». Mais peut-être celui-ci relève-t-il lui-même d’un déterminisme qui m’animerait à mon insu. Je crains qu’à raisonner ainsi, l’on n’aboutisse à une régression à l’infini.
Peut-être alors est-il possible d’affirmer que le libre arbitre est une qualité du sujet qui se conquiert et qui disparaît lorsque s’arrête le cheminement qui nous anime. L’interrogation se transforme alors en certitude, la certitude en préjugé, et nous cessons alors d’être un sujet pour n’être plus que l’objet de nos habitudes. Mon libre arbitre, si j’en ai un, consiste à dire « non » à ce que l’on voudrait me faire dire, me faire oublier ou me faire faire. Mais je suis loin de penser que je dis toujours « non » ou que « ça » dit « non » en moi. Le libre arbitre consisterait ainsi en une exploration de ce qui ne peut se dire ou qui ne peut se penser selon les mots du village. Il serait le produit de choix successifs et qui n’appartiennent qu’à moi et à mon histoire personnelle, consciente et inconsciente. Arrêt de l’exploration, absence de choix assumés, disparition du libre arbitre. Nul doute que ce soit le cas d’un grand nombre des habitants du village.
Le libre arbitre, ainsi entendu comme une avancée vers l’Être, est comme la rose de Silésius. Il est d’un autre niveau de réalité que ce que nous dit le discours rationaliste : il n’a ni cause ni pourquoi. Il est inutile de rechercher son fondement. Il est, et c’est tout.
5 août 2026



Claude Romano : la couleur comme phénomène
J’aurai découvert que la couleur est quelque chose d’extrêmement compliqué, qui mobilise aussi bien la logique de Wittgenstein que la physique quantique et la psychologie de la forme.
Donc, si j’ai bien compris, deux théories s’affrontent. Pour les uns la couleur est une propriété de l’objet qui relève de la physique, pour les autres, il s’agit d’une perception par l’œil humain et qui présente par conséquent un caractère subjectif. Voilà donc, en gros, la teneur du débat.
A quoi Romano répond que la couleur relève du monde de la vie, qui ce—se trouve en-deçà de l’analyse que nous en faisons à travers une approche dualiste, fondée soit sur l’idée d’objectivité, soit sur l’idée de subjectivité. E tje retiens ici ce qu’il retient de Husserl et de la phénoménologie :
« La notion de monde de la vie ne peut pas être approchée à partir des dichotomies sujet/objet, subjectivisme/objectivisme, naturalisme/transcendantalisme, elle en permet bien plutôt le dépassement. L’idée géniale de Husserl est réside dans le complet renversement de perspective par rapport au cadre métaphysique de la science classique, à la conception de la nature issue de la révolution galiléenne et newtonienne : ce n’est pas le monde apparaissant qui est une interface entre un « monde en soi » physique et un sujet ; c’est inversement le monde objectif de la physique qui est une construction idéale, le produit d’une série de passages à la limite et d’idéalisations opérées sur le monde de la vie.(…). Il faut inverser la perspective et penser l’objectivité scientifique à partir du monde de la vie, primordial et indéracinable » (pp. 306 et 307.
Et de citer Merleau-Ponty :
« La sensation telle que nous la livre l’expérience n’est plus une matière indifférente et un moment abstrait, mais une n-de nos surfaces de contact avec l’être » (p. 308).
L’être, au-delà de la conceptualisation que s’en donne l’Occident…
(Claude Romano, De la couleur, Gallimard, col. Folio, 2020)
17 août 2026
Lacan : l’être n’est pas là où on le cherche
Lacan est peut-être un psychanalyste, mais je découvre que c’est d’abord un philosophe.
De son séminaire au livre XI (Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Le Seuil essais, 2014, p.54.), je retiens pour l’instant ceci : « le lieu complet, total, du réseau des signifiants, c’est-à-dire le sujet, là où c’était toujours, (est) le rêve ". Et il ajoute : « peut-être la voix des dieux se fait-elle entendre, mais il y a longtemps qu’on a rendu, à leur endroit, nos oreilles à leur état originel – chacun sait qu’elles sont faites pour ne rien entendre ». Et de conclure : « les dieux sont du champ du réel ».
Sous son maniérisme, la surprise est pour moi totale : le sujet ne se limite pas à l’être pensant de l’homme éveillé. Il s’agit d’abord de toute cette structure inconsciente qui revit le trauma initial, qui se vit à travers le rêve, et qui parfois, mais parfois seulement, parvient à la conscience. Et donc, le sujet conscient, à la recherche de lui-même, doit plonger en cette masse et s’accorder avec elle afin de retrouver son unité.
Un peu plus loin, Lacan commente ainsi le célèbre passage où Tchouang Tseu se demande s’il est un papillon qui rêve qu’il est Tchouang Tseu ou Tchouang Tseu qui a rêvé qu’il était un papillon. C’est dans le papillon qu’il a rêvé qu’il était, voletant deçi delà au milieu des couleurs et des formes, que se trouve, selon Lacan, le sujet qu’est Tchouang Tseu, non dans le personnage éveillé tel qu’il vit sous le regard de « on » (Heidegger). Le sujet se tient dans cet au-dedans, qui échappe à la conscience et ne s’en échappe que par le rêve, que viennent ensuite trahir les mots.
Cela tombe bien : j’aime dormir, je laisse se prolonger mes rêves dans ma vie éveillée et j’y fais la découverte de dimensions de mon être que ma conscience ignorait.

Mardi 18 août 26
« Ma parole est libre »
C’était le titre d’une chanson d’une jeune chanteuse tunisienne, qui était toujours à la tête des manifs lors du « printemps arabe » et que j’avais découvert, un soir de fête de la musique, à Tunis, avenue Habib Bourguiba, montée sur une estrade dressée devant l’opéra et chantant devant une joyeuse foule d’étudiants. Je venais d’arriver en Tunisie pour un colloque. En France, on parlait d’émeutes dans les rues de Tunis et on m’avait conseillé de ne pas me rendre à l’invitation. Naturellement, je m’y étais rendu.
C’est donc à cette chanteuse tunisienne que j’emprunte mon titre.
Il est de plus en plus difficile, en France, de s’exprimer librement dès lors que l’on tient un discours différent de celui que souhaite le gouvernement. S’agissant du conflit entre l’OTAN et la Russie, affirmer que ce sont les États Unis qui sont à l’origine de la « révolution » de la place Maïdan en 2014, puis de la nécessité où s’est trouvée la Russie de réagir en 2022, vous condamne à être qualifié de « pro-Poutine » ou de pro-Russe sans que vos arguments soient même examinés. C’est d’autant plus frustrant que les faits sont abondamment documentés, même s’ils peuvent faire l’objet d’interprétations différentes selon les observateurs.
Et donc, les Européens sont empêchés par exemple de pouvoir consulter Russia Today, l’Union européenne considérant qu’il s’agit d’une chaîne de propagande. Les quelques chaînes YouTube qui, en France, critiquent ouvertement la posture gouvernementale (Omerta, TVL, notamment) voient leurs comptes bancaires fermés sans explication. Le Colonel Jacques Baud, citoyen suisse, ancien du renseignement stratégique suisse et dont les ouvrages sur la guerre en Ukraine font autorité, est administrativement sanctionné par l’Union européenne, interdit de déplacement et ses comptes saisis. Une ancienne journaliste de RT embauchée par C News voit son autorisation de séjour en France non renouvelée. On pourrait multiplier les exemples et, silencieusement, l’appareil de censure se met en place. Le fait d’affirmer que l’Ukraine va perdre, quelles que soient l’aide occidentale et les sanctions contre la Russie, est un motif pour chercher à vous isoler. Il n’y a pas de discussion possible.
Ceux-là, qui vous condamnent ainsi a priori, sont souvent sincères. Simplement, ils n’ont pas été chercher l’information ailleurs que dans les médias mainstream, de sorte que l’existence même des chaînes étrangères et des experts les plus réputés sur le plan international, quelle que soit leur nationalité, leur est inconnue. Inutile d’insister. Il faut donc être prudent lorsque l’on s’exprime. Dans les réunions familiales, dans les cercles professionnels, associatifs, voire amicaux, mieux vaut se taire. Oui, mais n’est-ce pas ainsi, tranquillement, que s’installe un totalitarisme que dissimulent les vieux oripeaux de la démocratie ? Je pense aux années trente en Allemagne. N’est-ce pas ainsi, tranquillement, que s’est installé le national-socialisme ? C’est implicitement la thèse de Chapoutot dans son dernier livre, Les irresponsables (Gallimard, 2025) ?
Demeurer indépendant. Conserver l’esprit critique (alors que disparaissent les repères stables qui orientaient le jugement). C’est peut-être une raison d’être de ce blog. Il y a des choses que je ne peux pas dire dans les associations à la vie desquelles je participe mais qui doivent l’être. Sur ce site, je suis chez moi. N’y viendront que ceux qui s’intéressent à ce que j’y traite ou que j’aurai invité. Pour le reste, basta !


Dimanche 23 août 2026
L’audit social et la psychanalyse
La psychanalyse éclaire fortement le rôle de l’intervenant au cours d’un audit social et, sans doute aussi à l »’occasion de la médiation.
L’auditeur, donc, est sollicité par un client, qui peut être un dirigeant d’entreprise, un DRH ou un représentant du personnel. Quelqu’un, en tout cas, qui est personnellement impliqué dans la situation qu’il va décrire à sa façon lors de la première rencontre avec l’auditeur.
Il va dire, en gros, que si tout va mal, c’est à cause de ses interlocuteurs, qui sont selon lui « agressifs, malhonnêtes, assoiffés de pouvoir, aveuglés par leur idéologie », en bref, malfaisants. Ce qu’il dit porte sur des personnes, telles qu’il les voit et entend les présenter, non sur la situation elle-même qui le met en relation avec ces interlocuteurs « malfaisants ». Lui-même se juge à la fois rationnel et dans son « bon droit ».
Disant cela, il ne ment pas, ou alors, il se ment à lui-même. L’auditeur, lui, va se saisir de ce signifiant, afin d’y trouver une autre vérité, ou une autre forme de vérité. Il entendra que son client ne s’entend pas du tout avec ses interlocuteurs obligés et qu’il attend de l’auditeur qu’il lui dise comment mettre fin aux actions « malfaisantes » auxquelles il est malheureusement confronté et dans la genèse desquels, à l’entendre, il n’est pour rien.
Si l’auditeur, comme il le doit, va ensuite trouver ces interlocuteurs « malfaisants » afin de les interroger à leur tour sur leur propre perception, ils lui tiendront un discours symétrique : « ils ne comprennent rien, leur comportement est inadmissible, ils nous conduisent à la perte ». Chacun exprime ainsi « sa » vérité, et l’auditeur va devoir se tenir au-delà, à un autre niveau de réalité. Il s’agit pour lui d’essayer de comprendre, comment on en est arrivé là et ce qui, dans la situation qui réunit les uns et les autres, génère les appréciations contradictoires de ses différents interlocuteurs.
Certes, ils se mentent probablement eux-mêmes, mais ils mentent également à l’auditeur en ne lui disant pas tout et en espérant entraîner son approbation et sa désapprobation concernant le comportement de l’autre partie en présence. L’auditeur doit donc l’entendre, et entendre ce qui est signifiant dans ce qui n’est pas dit. Chacun dit vrai à sa façon et, en même temps, ment et se ment. C’est cet enchevêtrement, qui s’est constitué dans le temps, qu’il va devoir tenter de démonter.
Premières conclusions importantes :
1- L’auditeur ne doit pas entrer dans le jeu propre à chacun de ses différents interlocuteurs, mais adopter une attitude de neutralité bienveillante ; il prend note de ce qu’ils lui disent, chacun de son côté, comme autant d’éléments de la situation, « relativement vrais » mais non dans l’absolu, la vérité absolue étant bien entendu inatteignable, y compris par l’auditeur ;
2 - ces confidences seront d’autant plus profondes que l’interlocuteur se sentira davantage en confiance avec l’auditeur, ce qui suppose qu’il sache que la confidentialité sera respectée et qu’il en soit convaincu ; ce qu’il dit relève en effet du secret, ce secret portant sur la situation telle que la voit celui qui s’exprime, mais aussi, implicitement, sur lui-même, sur ce qui ne peut être dit publiquement ; ce souci de confidentialité exclut toute forme d’expression en groupe, dans lequel cas chacun s’efforce en effet de se dissimuler derrière le rôle qu’il suppose être attendu de lui.
Le psychanalyste admettra probablement que l’auditeur fait l’objet d’un transfert, ce qui oblige celui-ci, n’étant pas psychanalyste, à se montrer extrêmement prudent. Son intervention, fondée sur son désir de réussir sa mission, va en effet conduire à une modification de l’image que chacun de ses interlocuteurs se fait de la situation et du rôle qu’il y joue ou qu’il peut y jouer. La mission se terminera avec un rapport, qui ne prétend certainement pas tout dire, mais qui représente une sorte de « point de situation » d’une granulométrie proportionnelle au temps de l’analyse. L’auditeur ne saurait avoir la prétention de tout comprendre et de tout dire. Il pose un acte et c’est à ses interlocuteurs de s’en saisir afin d’aller plus loin, ce que, selon les cas, ils feront ou ne feront pas.
De là plusieurs autres conclusions :
1 – L’auditeur fait l’objet d’un transfert, venant de ses différents interlocuteurs ; sa posture est celle de l’analyste et il doit en respecter la déontologie en vue d’être véritablement efficace ; cette efficacité est fondée sur sa pratique, aidée, mais seulement ex post, de considérations théoriques.
2 – Il ne peut jamais prétendre avoir « tout compris ». Son rôle est d’aider ses différents interlocuteurs à mieux comprendre par eux-mêmes et, si possible, à agir ensuite en conséquence. Cela ne va pas de soi, et s’ils ne tirent aucune conséquence de ce travail, la responsabilité de l’auditeur n’est pas en cause. Il ne peut se tenir ou être tenu pour responsable du comportement personnel de chacun de ses interlocuteurs.
3 – Les conclusions que tire l’auditeur de ses auditions gagnent à être partagées avec un autre auditeur, qui n’aura peut-être pas « entendu la même chose ». Ces entretiens à deux ne doivent pas être considérés comme des entretiens en groupe et conserver leur caractère confidentiel.
4 – Les entretiens en groupe doivent être évités dans la mesure où ils donnent lieu, soit à un consensus artificiel (généralement obtenu grâce des points de vue qui a pour effet de faire retomber les participants dans leur attitude initiale. La mise en commun souhaitable en fin de mission doit donc être faite sur la base de ce que dit l’auditeur, et ceci en toute indépendance par rapport aux uns et par rapport aux autres.
